3.8.14

Quand les politiques se disputent l'héritage de Jean Jaurès


C'est peu dire qu'il n'existe plus dans la classe politique française un homme – ou une femme – de la trempe de Jean Jaurès. Hormis Simone Veil défendant en 1974 la légalisation de l'avortement ou Robert Badinter en 1981 l'abolition de la peine de mort ; le Parlement de la Ve République ne résonne plus de grands discours, enflammés jusqu'au lyrisme, portant en eux bien plus qu'une parole politique, une vision de la société et, pour tout dire, une conscience nationale, comme celles que Jaurès a déployées pour consolider ce qu'il appelait la «démocratie républicaine». Pas étonnant alors que l'icône de Jean Jaurès, ce grand tribun qui fut de tous les combats – loi de séparation de l'Église et de l'État, loi sur les associations, résolution démocratique des grandes crises, affaire Dreyfus – fascine encore cent ans après sa mort et que son héritage soit à ce point disputé par les politiques d'aujourd'hui.

Jean Jaurès disputé à gauche…

Se réclamer du grand homme n'est pourtant pas nouveau puisque dès après son assassinat, la gauche va se diviser sur les leçons à tirer de ses combats et de ses engagements. Jusqu'à la rupture du congrès de Tours, en décembre 1920, où la SFIO (Section française de l'Internationale ouvrière) – l'ancêtre du Parti socialiste (PS) – se divisa en deux : socialistes d'un côté, communistes de l'autre au sein de la Section française de l'Internationale communiste (SFIC), futur Parti communiste français (PCF). Dès lors, chacun des deux camps se pose comme l'héritier véritable de Jean Jaurès. Il est vrai que les innombrables discours, pensées, articles – notamment dans «La Dépêche» – rédigés par le Tarnais permettent à tous de se retrouver à un moment ou à un autre dans sa parole. Les socialistes louent ainsi son réformisme et son humanisme ; les communistes son combat pour le prolétariat et les réformes sociales.

Ce distinguo perdure d'ailleurs encore aujourd'hui au point de créer des situations conflictuelles au sein de la gauche, et plus particulièrement entre le PS et le Front de gauche. N'y tenant plus, Jean-Luc Mélenchon, coprésident du Parti de gauche, a rompu sa toute récente retraite politique pour fustiger dimanche dans une tribune François Hollande et Manuel Valls. «Jaurès ! Ils n'ont plus que ce nom à la bouche ! D'où leur vient cette audace ? Pour reprendre les mots du tribun, s'ils se battent autant pour les cendres, c'est pour mieux étouffer la braise», tonne l'eurodéputé. C'est que le Premier ministre, lors de l'inauguration d'une exposition consacrée au grand homme au Panthéon où il repose, n'a pas hésité dernièrement à assurer que Jean Jaurès aurait voté le pacte de responsabilité et ses allégements de charges pour le patronat, «sans doute au nom même de la responsabilité. Il aurait été aux côtés de ceux qui veulent gouverner et qui veulent que la gauche gouverne dans la durée» François Hollande lui-même a dû essuyer récemment une sévère critique. Revenant le 23 avril dernier à Carmaux où il s'était déjà rendu durant la campagne présidentielle de 2012 – à l'époque pour louer la «synthèse» jaurésienne – le chef de l'État, qui a entamé son virage social-démocrate en janvier, s'est fait interpeller par une habitante : «Jaurès, il parlait pas comme vous…»

… et récupéré à droite

Mais si l'héritage de Jaurès fait débat à gauche, il a aussi été récupéré à droite d'une façon aussi inattendue qu'artificielle. En février 2007, en pleine campagne présidentielle et alors que la gauche est en pleine réflexion sur ses valeurs, le candidat de l'UMP Nicolas Sarkozy, n'hésite pas à déclarer que «la gauche a oublié Jaurès». Deux mois plus tard, il récidive, truffant son discours de références au tribun : «La gauche, en dévalorisant le travail, a trahi Jaurès. (Elle) a renié la République de Jaurès» tance le futur Président, trop heureux de bousculer son camp et de déstabiliser ses adversaires en brouillant les lignes idéologiques. Quitte à décrédibiliser toute parole politique.

Brouiller les lignes, le Front national, tout à son entreprise de dédiabolisation, s'en est fait une spécialité. Ainsi, en 2009, Louis Aliot, candidat aux Européennes, brandit à Carmaux une affiche de campagne où l'on voit sur fond rose un portrait de Jaurès, souligné de la citation «À celui qui n'a plus rien, la patrie est son seul bien». Et flanqué d'un slogan inouï : «Jaurès aurait voté Front national.» Un coup médiatique outrageusement réitéré lors des dernières municipales par Steeve Briois à Hénin-Beaumont et que Marine Le Pen avait déjà assumé crânement – et contre toute évidence historique – en 2011.

À droite, dans le sillage du précédent créé par Nicolas Sarkozy, l'ancien député UMP Bernard Carayon vient de sortir un essai polémique au titre provocateur : «Comment la gauche a kidnappé Jaurès.» «Celui dont la gauche se réclame sans-cesse se reconnaîtrait-il aujourd'hui dans le socialisme désinvolte de François Hollande ? », s'interroge ingénument le maire de Lavaur, affirmant que l'homme de droite qu'il est peut se retrouver dans les valeurs défendues par Jaurès (nation, mérite républicain, etc.). Cette captation sélective par la droite agace bien sûr les militants de gauche et étonne voire amuse les historiens. «Jean Jaurès était un homme de gauche et il demeure l'homme de la gauche», martèle ainsi l'historienne Noëlline Castagnez dans le dernier Hebdo des socialistes.

Cette bataille sur l'héritage montre en tout cas que, cent ans après sa mort, Jean Jaurès reste une source de réflexion et d'inspiration pour tous ceux qui veulent s'engager dans la vie publique et pour lesquels Jaurès a laissé un conseil : «le pouvoir se mesure à l'audace.»

Philippe Rioux

(Article paru dans La Dépêche du Midi le 31 juillet 2014.  A noter que La Dépêche a édité une édition numérique gratuite pour tablettes à l'occasion du centenaire de la mort de Jean Jaurès).